La semaine de 4 jours s'installe peu à peu dans le débat RH et RSE. Depuis novembre 2022, les salariés du privé belge peuvent demander à condenser leur temps plein sur quatre jours. En France, plusieurs employeurs publics et privés ont lancé des expérimentations — dont l'Urssaf de Picardie, qui a testé 36 heures sur 4 jours (avec une adhésion d'ailleurs très limitée des agents).
Au-delà du sujet bien-être, une question monte côté direction RSE : quel est l'impact carbone réel d'un jour travaillé en moins ? Le bénéfice environnemental est intuitif, mais les effets rebond peuvent l'éroder rapidement. Décryptage.

En bref. La semaine de 4 jours peut réduire l’empreinte carbone d’une entreprise, surtout via les trajets domicile-travail (environ 13 % des émissions du transport en France) et l’énergie tertiaire. L’ADEME estime le gain à environ 271 kg eqCO2 par an et par jour non travaillé. Mais des effets rebond (énergie du domicile, mobilité de loisirs, consommation) peuvent l’éroder. Le résultat dépend du modèle choisi — semaine réduite (gains cumulés) plutôt que compressée — et de la gouvernance du projet.

Identification des impacts environnementaux positifs
L'expérimentation la plus documentée reste le pilote britannique mené de juin à décembre 2022 : 61 entreprises, environ 2 900 salariés, temps de travail réduit de 20 % sans baisse de salaire (modèle 100-80-100). Côté humain, les résultats sont nets : 71 % des employés rapportent une baisse du burnout et 39 % moins de stress.
Côté climat, un rapport « Stop the Clock » publié en 2021 par l'ONG Platform London, dans le cadre de la 4 Day Week Campaign, estime qu'une réduction généralisée du temps de travail pourrait abaisser de 21,3 % l'empreinte carbone du Royaume-Uni, soit l'équivalent de 127 millions de tonnes équivalent CO₂ par an. Un ordre de grandeur qui invite à regarder de près les leviers en jeu.
Réduction de l'empreinte carbone liée aux déplacements domicile-travail
Le premier levier est évident : un jour ouvré en moins, c'est 20 % de trajets domicile-travail évités sur l'année pour les salariés concernés.
Plusieurs travaux universitaires britanniques estiment qu'une semaine de 4 jours généralisée réduirait de plusieurs centaines de millions de kilomètres les déplacements hebdomadaires des salariés, avec un effet direct sur la consommation de carburant et les émissions associées.
En France, le poids est loin d'être négligeable. Selon l'INSEE et l'ADEME, les trajets domicile-travail pèsent environ 13 % des émissions du secteur des transports, soit de l'ordre de 4 à 5 % des émissions totales de gaz à effet de serre du pays. À l'échelle d'une PME, cela représente souvent un poste majeur du Scope 3.
L'ADEME, dans une étude de référence de 2015 régulièrement reprise dans ses publications ultérieures, chiffre le bénéfice net du télétravail à environ 271 kg eqCO₂ par an et par jour télétravaillé hebdomadairement. Un repère utile pour estimer le potentiel d'un cinquième jour non travaillé… à condition de tenir compte des effets rebond (voir plus bas).
Baisse de la consommation d'électricité
Deuxième levier : la consommation tertiaire. Un jour de fermeture supplémentaire (ou très allégé) des locaux, c'est moins d'éclairage, moins de chauffage et de climatisation, moins d'ascenseurs, moins de serveurs sollicités à pleine puissance.
Plusieurs retours d'expérience aux États-Unis et au Royaume-Uni montrent une baisse mesurable de la consommation électrique des sites tertiaires sur le jour non travaillé. L'effet est d'autant plus marqué que le mix électrique professionnel diffère de celui des logements : un kWh consommé au bureau en pic d'après-midi n'a pas le même contenu carbone qu'un kWh consommé à domicile en soirée.
À cela s'ajoute un effet souvent oublié : l'opportunité de rationaliser la surface de bureau. Une semaine de 4 jours bien orchestrée (avec rotation des équipes ou jour fixe commun) peut justifier une réduction d'emprise immobilière, levier carbone particulièrement puissant en BEGES Scope 3.
Les effets rebond à anticiper
Le piège classique : un dispositif présenté comme « vert » qui finit, à l'usage, par déplacer les émissions plutôt que de les réduire. C'est ce que l'ADEME documente depuis plusieurs années sur le télétravail, et qui s'applique en grande partie à la semaine de 4 jours.
Nuance sur la consommation d'électricité
L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a observé dès 2020, avec la généralisation du télétravail liée au Covid, une hausse de la consommation résidentielle, partiellement compensée par la baisse côté tertiaire. Plus de temps à la maison, c'est plus de chauffage, plus de climatisation, plus d'écrans allumés.
L'efficacité énergétique du logement du salarié devient donc un paramètre clé : un jour off dans une passoire thermique peut annuler une partie du gain obtenu sur les bureaux.
Autre point de vigilance : si l'entreprise choisit le modèle « compressé » (mêmes 35 ou 39 heures sur 4 jours, dit 100-100-100) plutôt que le modèle « réduit » (80-100-100 à la britannique), les bureaux restent ouverts les mêmes plages horaires et le gain énergétique tertiaire fond fortement.

Distinction essentielle pour piloter votre stratégie : la semaine compressée conserve le volume horaire hebdomadaire — gain principalement sur les déplacements. La semaine réduite diminue aussi le volume horaire — gains cumulés sur les déplacements, l'énergie tertiaire et potentiellement l'immobilier. Les impacts environnementaux ne sont pas du tout du même ordre.
Les deux modèles n’ont pas du tout le même impact : la semaine réduite cumule les gains, la compressée agit surtout sur les déplacements.
Plus de mobilité de loisirs
Avec un jour libre en plus, certains salariés arbitrent vers des activités de loisirs plus émettrices : escapades en voiture, week-ends prolongés en avion, sorties motorisées. Ce report d'émissions du professionnel vers le personnel est documenté dans plusieurs études sur le télétravail et l'aménagement du temps de travail.
Augmentation de la consommation de biens et services
Du temps libre supplémentaire peut aussi se traduire par une hausse des achats de biens et services : restauration, e-commerce, équipements de loisirs. Autant de postes qui chargent le Scope 3 personnel des salariés et, indirectement, l'empreinte carbone globale du pays.
Faire de la semaine de 4 jours un vrai levier RSE
Pour que la semaine de 4 jours devienne un levier carbone tangible — et défendable face à un client ou un investisseur exigeant — il faut l'inscrire dans une démarche structurée. L'ADEME et plusieurs entreprises pionnières recommandent quatre garde-fous :
- Mesurer avant et après. Intégrer le dispositif dans le suivi de votre bilan carbone : déplacements, énergie tertiaire, équipements numériques. Sans baseline, pas de bénéfice prouvable.
- Coupler le dispositif à un plan énergie tertiaire. Fermer ou mettre en mode réduit les locaux le jour off (chauffage, ventilation, serveurs). Sinon le gain s'évapore.
- Sensibiliser sur l'efficacité énergétique du domicile. Encourager l'isolation, la sobriété numérique, l'usage raisonné du chauffage et de la clim — l'effet rebond résidentiel est le premier risque.
- Promouvoir les mobilités douces pour les jours travaillés et les loisirs : marche, vélo, train. Documenter les politiques de mobilité durable est aussi un attendu des reportings de durabilité.
Bien menée, la semaine de 4 jours peut représenter un gain carbone réel, en plus d'un atout marque employeur dans un marché du travail tendu. Mal cadrée, elle reste une mesure neutre, voire contre-productive sur le climat. La différence se joue dans la gouvernance du projet — pas dans le slogan.







