Acheter des crédits carbone semble être un raccourci séduisant pour afficher une neutralité carbone. Mais en 2026, le marché a profondément changé : controverses sur Verra, démission de son PDG, arrêt progressif des projets forestiers tropicaux, montée en puissance de l'ICVCM... Le crédit carbone reste un outil utile, mais à manier avec discernement.
Ce guide vous donne les clés pour comprendre comment fonctionne un crédit carbone, distinguer marché de conformité et marché volontaire, et éviter les pièges les plus courants.
Définition du crédit carbone
Un crédit carbone est un certificat négociable représentant le droit d'émettre, ou la preuve d'avoir évité ou séquestré, l'équivalent d'une tonne de CO2. Un crédit carbone est égal à une tonne métrique de CO2, ou son équivalent en autres GES.
Concrètement, un projet de plantation d'arbres qui séquestrera 1 000 tonnes de CO2 pourra obtenir 1 000 crédits carbone, à condition de respecter des critères stricts de certification.
L'origine du crédit carbone
Le crédit carbone est né du Protocole de Kyoto, adopté en 1997 et entré en vigueur en 2005. Ce texte fixait des objectifs de réduction des émissions pour 37 pays industrialisés et l'Union européenne, et introduisait des mécanismes de flexibilité (MDP, MOC) permettant aux États d'acheter ou de vendre des crédits pour atteindre leurs cibles.
Le Protocole de Kyoto est désormais expiré (période d'engagement 2008-2012, prolongée jusqu'en 2020 via l'Amendement de Doha) et a été remplacé par l'Accord de Paris (2015). C'est aujourd'hui l'Article 6 de l'Accord de Paris qui encadre la coopération internationale sur les marchés carbone, via deux mécanismes :
- Article 6.2 : coopération bilatérale entre États (transferts d'ITMOs).
- Article 6.4 : mécanisme onusien centralisé, successeur du MDP.
En parallèle, un marché volontaire s'est développé pour les entreprises souhaitant contribuer à la neutralité carbone sans y être contraintes par la loi. Ce marché a connu une croissance rapide, mais aussi des dérives qui pèsent aujourd'hui sur sa crédibilité.
Comment est créé un crédit carbone ?

Un crédit carbone est créé lorsqu'un projet réduit, évite ou séquestre des émissions de GES. Par exemple, un parc éolien évite l'émission de gaz à effet de serre en produisant de l'électricité sans combustibles fossiles.
Les émissions évitées ou séquestrées sont mesurées selon une méthodologie validée, puis vérifiées par un auditeur indépendant. Une fois la vérification passée, le projet émet des crédits inscrits dans un registre, qui peuvent ensuite être achetés et « retirés » par les contributeurs.
Comment certifier un crédit carbone ?

Pour qu'un crédit carbone soit crédible, le projet sous-jacent doit respecter cinq critères fondamentaux, désormais formalisés par les Core Carbon Principles (CCP) publiés par l'ICVCM (Integrity Council for the Voluntary Carbon Market) :
- Additionnalité : la réduction n'aurait pas eu lieu sans le projet. Exemple : pour un projet de conservation forestière, il faut démontrer que sans les revenus du crédit carbone, la forêt aurait été coupée.
- Permanence : la réduction est durable dans le temps, indépendamment du sort du projet.
- Quantification rigoureuse selon une méthodologie approuvée.
- Vérifiabilité par un tiers indépendant.
- Unicité : inscription sur un registre unique pour éviter les doubles comptabilités.

L'ICVCM, créé en 2021, est devenu en quelques années la référence d'intégrité sur le marché volontaire. Son label CCP (publié à partir de 2023) certifie qu'une méthodologie respecte les meilleurs standards. Avant tout achat de crédits, vérifiez si la méthodologie est CCP-approved.
Les principaux organismes de certification
Verified Carbon Standard (VCS / Verra) et Gold Standard dominent toujours le marché volontaire en volume, VCS représentant à lui seul plus de la moitié des crédits émis dans le monde.
Mais depuis 2023, Verra traverse une crise de confiance majeure. Une enquête du Guardian et de Die Zeit a conclu que près de 94 % des crédits REDD+ certifiés par Verra seraient sans valeur réelle. Le PDG de Verra a démissionné en mai 2023. En juin 2024, trois projets brésiliens ont été suspendus pour fraude. Verra a annoncé l'arrêt progressif de ses programmes REDD+ forestiers à partir de mi-2025.
Conclusion pratique : la marque VCS seule ne suffit plus à garantir la qualité d'un crédit. Il faut désormais regarder la méthodologie, le type de projet et idéalement la labellisation CCP de l'ICVCM.
Le Label bas-carbone, créé par le Ministère de la Transition écologique en novembre 2018, favorise la création de projets bas-carbone sur le territoire français (forêt, agriculture, bâtiment, transports). Il contribue à l'atteinte des objectifs de la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC).
Riverse, startup française certificatrice émergente, se positionne sur les greentechs industrielles européennes et l'insetting (financement de projets proches de la chaîne de valeur des acheteurs). Après une première levée, Riverse a bouclé 5 M€ en mai 2025 auprès d'Alven et Racine², signe d'une dynamique européenne autour de projets de proximité.
L'objectif affiché : rendre circulaire l'économie européenne en certifiant des projets industriels vertueux selon une méthodologie modulable et transparente.
Quels sont les deux types de projets de compensation carbone ?
Les projets se répartissent en deux grandes familles : ceux qui évitent des émissions, et ceux qui séquestrent du CO2 déjà émis.
Les projets d'évitement
Ils peuvent prendre plusieurs formes :
- Énergies renouvelables : parcs éoliens, centrales solaires qui se substituent à des sources fossiles.
- Efficacité énergétique : isolation des bâtiments, équipements moins énergivores.
- Substitution de procédés ou de produits : par exemple le projet BlackCycle, financé à 70 % par l'UE (Horizon Europe) et porté par Michelin avec 12 partenaires, qui vise à transformer les pneus en fin de vie en matières premières secondaires pour fabriquer de nouveaux pneus.
- Captage et stockage des gaz industriels avant rejet dans l'atmosphère.
Les projets de séquestration
Ils retirent activement du CO2 de l'atmosphère :
- Séquestration naturelle : reforestation, restauration de prairies, agriculture régénératrice. C'est la famille de projets la plus répandue, mais aussi la plus critiquée sur sa permanence et son additionnalité.
- Séquestration industrielle : captage et stockage géologique (CCS), captage direct de l'air (DAC).

La technologie de « Direct Air Capture » (DAC), encore très coûteuse mais en phase commerciale, consiste à capturer du CO2 directement dans l'atmosphère avec des machines et à le stocker dans la roche. Quelques unités opèrent en Islande, en Suisse et aux États-Unis. Le prix de la tonne capturée par DAC dépasse encore largement 500 €.
Zoom sur les puits carbone
Les puits de carbone sont des systèmes naturels qui absorbent et stockent le CO2 atmosphérique. Forêts, sols et océans en sont les trois grands réservoirs.
Les arbres convertissent le CO2 en matière organique via la photosynthèse. Les océans absorbent le CO2 dissous, qu'une partie de la vie marine transforme en carbonate de calcium déposé au fond. Les sols stockent du carbone organique en quantités considérables.
Mais ces puits ont des limites. Leur capacité est finie, et le carbone qu'ils contiennent peut être relibéré : déforestation, incendies de forêt (de plus en plus fréquents avec le changement climatique), érosion des sols, acidification des océans. C'est précisément ce risque de « non-permanence » qui fragilise les crédits issus de projets forestiers.
Pourquoi acheter des crédits carbone ?
Deux logiques très différentes coexistent :
- Marché de conformité : certaines entreprises (industries lourdes via l'EU ETS, secteur aérien via CORSIA) sont obligées de couvrir leurs émissions par des quotas ou crédits. Pas d'option.
- Marché volontaire : entreprises qui souhaitent contribuer à la neutralité carbone des territoires, après avoir mesuré et réduit leurs propres émissions.

Important : la contribution carbone ne remplace jamais la réduction. Communiquer sur une « neutralité carbone » obtenue par compensation seule expose désormais à des risques juridiques et réputationnels lourds. Pour aller plus loin, lire Compensation carbone entreprise : comment contribuer à la neutralité ?
Comment le prix des crédits carbone est-il fixé ?
Le prix dépend du marché sur lequel le crédit est échangé. Il faut distinguer deux univers aux dynamiques très différentes.
Sur le marché volontaire
Les prix sont très hétérogènes, allant de 3 à 50 € la tonne pour la majorité des crédits, et jusqu'à 100-500 €+ pour les crédits de séquestration technologique (DAC, biochar de haute qualité).
Le prix dépend de :
- Le type de projet (évitement vs séquestration, naturel vs technologique).
- La qualité de la méthodologie et la labellisation (CCP, Gold Standard, Label bas-carbone).
- La géographie du projet et les co-bénéfices sociaux/biodiversité.
- L'offre et la demande.
Sur le marché de conformité européen (EU ETS)
Le prix résulte d'enchères et d'échanges sur le marché secondaire. Après des années à des niveaux bas, le prix a fortement progressé : il évolue désormais dans une fourchette de plusieurs dizaines d'euros par tonne, créant une véritable incitation économique à décarboner.

Pendant longtemps, le faible prix du carbone réglementé a freiné l'émergence de technologies bas-carbone compétitives. Les économistes estiment qu'un prix dans la fourchette 30-100 €/tCO2, voire au-delà, est nécessaire pour déclencher massivement la bascule industrielle. L'EU ETS s'est rapproché de cette zone.
Quels sont les grands marchés carbone réglementés dans le monde ?
Le système européen d'échange de quotas (EU ETS)
D'où vient-il ?
L'EU ETS a été lancé en 2005, premier grand marché du carbone au monde. À l'origine ciblé sur le CO2, il couvre aujourd'hui d'autres GES (N2O, PFC) sur des secteurs comme la production d'énergie thermique, les raffineries, la sidérurgie, le ciment, la chaux, le verre, la céramique, la pâte et le papier, l'hydrogène et la pétrochimie. L'aviation intra-européenne et, depuis 2024, le transport maritime sont également couverts.

Le marché concerne actuellement plus de 11 000 installations industrielles, représentant environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre de l'Union européenne. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), en montée en charge progressive jusqu'en 2026, étend la logique aux importations pour éviter les fuites de carbone.
Résumé du mécanisme d'échange réglementé
Chaque entreprise reçoit ou achète un plafond de quotas d'émission. Si elle émet moins, elle revend son excédent. Si elle émet plus, elle achète des quotas supplémentaires sur le marché ou paie une amende. L'incitation économique est claire : réduire ses émissions devient rentable.
Un système de cap and trade
L'EU ETS repose sur un plafonnement (cap) annuel, fixé par l'UE et réduit chaque année. L'objectif : réduire les émissions des secteurs couverts de 62 % d'ici 2030 par rapport à 2005 (objectif rehaussé dans le cadre du paquet Fit for 55).
Une part majoritaire des quotas est désormais allouée par mise aux enchères, le reste étant attribué gratuitement à certains secteurs exposés à la concurrence internationale. Le marché secondaire permet ensuite l'échange entre installations. Le prix d'équilibre reflète la rareté des quotas et sert de signal-prix à toute la décarbonation industrielle européenne.
L'émergence du marché du carbone chinois
Lancé en juillet 2021, le marché national chinois (China ETS) couvre aujourd'hui plus de 2 200 centrales électriques fossiles, soit environ 40 % des émissions chinoises et près de 14 % des émissions mondiales de CO2. C'est désormais le plus grand marché carbone au monde en volume couvert. Pékin a annoncé son élargissement progressif à l'acier, au ciment et à l'aluminium.
3 points à retenir avant d'acheter des crédits carbone
- Mesurez et réduisez avant de contribuer. Un crédit ne remplace pas une trajectoire de réduction interne. Consultez le guide complet du Bilan carbone entreprise et Comment réduire l'empreinte carbone de son entreprise ? pour structurer la démarche.
- Regardez la méthodologie, pas seulement le label. Les controverses Verra de 2023-2024 ont montré qu'un logo VCS ne suffit pas. Privilégiez les méthodologies CCP-approved par l'ICVCM, le Label bas-carbone en France, ou des certificateurs spécialisés comme Riverse pour les projets industriels européens.
- Communiquez avec prudence. Les allégations de « neutralité carbone » obtenues par compensation sont désormais encadrées en France (loi Climat et Résilience) et risquées en termes d'image. Parlez de contribution, pas de neutralité.
Ces articles pourraient vous intéresser :







